Crédit immobilier : menaces sur les emprunteurs ?
Supprimer les prêts d’une durée supérieure à 25 ans, plafonner les remboursements et les taux d’intérêt : pour réduire le risque de crédit, le Haut Conseil de stabilité financière émet des propositions choc. Quelles sont les conséquences pour les emprunteurs ? Le financement du logement va-t-il devenir plus difficile ?
© Fotolia/ Maria.P
Des taux très, voire trop bas, des banques qui cassent leurs tarifs pour séduire de nouveaux clients, des durées demprunt qui sallongent, des particuliers qui voient leurs taux deffort dépasser la sacro-sainte limite de 33 % des revenus Pour le Haut Conseil de stabilité financière (HCSF), le financement de limmobilier résidentiel semballe. Un risque de crédit qui, selon cette institution du ministère des Finances, fragilise à la fois les banques (leurs marges sur les prêts au logement samenuisent) et les particuliers (un retournement de la conjoncture économique les expose à un défaut de remboursement).
Les chiffres chocs du crédit. Ce qui inquiète précisément le HCSF : la production de prêts immobiliers a bondi de 6,7 % à fin octobre, avec 24 milliards deuros distribués, « un plus haut depuis mai 2017 », selon la Banque de France. Une croissance qui saccompagne dune « dégradation progressive mais continue des conditions doctroi » pointe le HCSF. Daprès lui, la part des emprunts présentant un taux deffort supérieur à 33 % « progresse de cinq points de pourcentage depuis 2015 », la durée des prêts augmente pour sétablir à 20,5 ans en 2019 et la rentabilité des crédits immobiliers, pour les banques, est faible, trop faible.
Les banques prêtent à tout prix. Raisons de ces évolutions : les Obligations dEtat, le placement préféré des banques, affichent des taux nuls voire négatifs. Alors que pour les établissements financiers, un emprunteur qui obtient un excellent taux à 1 % sur vingt ans leur rapporte autant en marge brute. Les banques rentabiliseront lopération en vendant à cet emprunteur assurances et placements. Bref, lintérêt des prêteurs, cest de séduire de nouveaux clients grâce au crédit immobilier pour générer du chiffre et de la marge. Quitte à lâcher du lest sur les taux dintérêt, la durée et le taux deffort. Quitte à inquiéter le HCSF.
Du changement pour les conditions de crédit ?
Un financement moins facile ? Pour le HCSF, ce petit jeu ne peut plus durer. Suite à une réunion du 12 décembre 2019, il recommande aux banques « après avoir pris en compte les caractéristiques du projet et du ménage emprunteur, de se conformer aux bonnes pratiques établies », comme il lexplique dans son communiqué. Des bonnes pratiques qui ne sont ni révolutionnaires, ni contraignantes. Il sagit de compter sur la bonne volonté des uns et des autres pour revenir vers des critères plus classiques et donc éviter ces dérives sources de risques.
Un taux deffort plus raisonnable. Les mesures suggérées par le HCSF ? Dabord, le taux deffort ne devra pas dépasser le tiers des revenus nets de lemprunteur (seuil des 33 %). Lobjectif : éviter les risques de surendettement, mais aussi permettre aux ménages de continuer à rembourser leur crédit immobilier en cas de baisse de revenus (chômage par exemple). Aujourdhui, le taux deffort moyen sétablit à 30,1 % selon une étude de ce même Haut Conseil de stabilité financière, mais 24,8 % des financements immobiliers dépassent les 35 %.
Des emprunts raccourcis. Autre suggestion du HCSF : plafonner la durée des crédits à vingt-cinq ans. Alors quaujourdhui, 40 % des prêts immobiliers sont accordés sur une durée supérieure à vingt-cinq ans selon lObservatoire Crédit Logement/CSA. Le souci : les financements au long cours sont plus risqués (la probabilité dimpayés augmente avec la durée). Cest pour cette raison que leurs taux sont plus élevés que ceux des prêts de courte et de moyenne durée. Au 12 décembre 2019, la moyenne brute hors assurance tourne autour de 1 % sur quinze ans et monte à 1,50 % sur vingt-cinq ans.
Remonter les taux dintérêt ? Le HCSF attire lattention des banques sur « limportance dune tarification du crédit immobilier qui ne fragilise pas le modèle français de financement de lhabitat, ce qui implique une couverture appropriée des coûts et des risques ». A force de brader leurs taux, les banques finissent par ne plus gagner dargent sur les crédits immobiliers. Elles en perdent même depuis 2016, comme le révèle une étude du HCSF parue le 17 octobre dernier. Bref, remonter les taux consoliderait les marges. De quoi réduire le risque de crédit pour les banques.
Crédit et taux deffort : la polémique
Financement : faut-il serrer la vis ? Certes, le Haut Conseil est dans son rôle. Sa fonction, cest « la surveillance du système financier dans son ensemble, dans le but den préserver la stabilité et la capacité à assurer une contribution soutenable à la croissance économique », lit-on sur le site du ministère des Finances. Il est donc là pour avertir et parer en cas déventuelles dérives du crédit. On imagine la levée de boucliers sil ne faisait pas son travail. Pour autant, ses appels au renforcement de la sécurité des crédits immobiliers sont-ils vraiment justifiés ?
Ratio dendettement raisonnable. En matière de taux deffort, difficile de parler de sortie de route. Certes, un quart des prêts dépasse les 35 %... Mais « dans les faits, les banques respectent toujours un ratio d'endettement (mensualité rapportée au revenu net mensuel) proche de 33 % et les seuls cas où ce ratio peut dépasser le tiers des revenus et atteindre 35 % ou plus, sont ceux de ménages à revenus élevés, ou lorsquil sagit d'investissement locatif », rappelle Maël Bernier, directrice de la communication du courtier Meilleurtaux.com.
La sécurité des crédits daujourdhui. Bien sûr, un taux deffort à 33, voire 35 ou 36 % peut fragiliser lemprunteur si ses revenus baissent. Mais cest oublier un élément clé de sécurisation des prêts immobiliers daujourdhui : les mensualités modulables. En cas de chômage, par exemple, lemprunteur peut diminuer son échéance de 10, 20 ou 30 % pendant une période déterminée (six mois par exemple) pour faire face. Il peut aussi reporter six mois, voire un an de mensualités en fin de crédit. Des solutions qui allongent la durée, mais qui permettent à la famille de garder son bien.
Le reste à vivre oublié. Le taux deffort nest pas le seul critère bancaire de solvabilité. Plus précisément, il est mesuré à laune du reste à vivre (la somme quil reste à lemprunteur une fois sa mensualité payée). « Un prêt avec un taux deffort à 28 % pourra être refusé si la banque juge le reste à vivre insuffisant », note Sandrine Allonier, porte-parole du courtier Vousfinancer, qui estime que dans ces conditions, « plafonner le taux deffort na pas beaucoup de sens ». Rappel : si légalement le reste à vivre ne peut pas être inférieur au RSA, les banques appliquent leurs propres critères (en général de 1 000 à 1 300 € par mois pour un couple plus 150 à 2 100 € par personne à charge).
Faut-il réduire les durées de remboursement ?
La baisse des taux réduit les risques. Côté durée, a priori, lallongement présente des risques. Sur les premières années de remboursement, la mensualité ne compte pratiquement que des intérêts et peu de capital. En cas de revente pour cause de force majeure quatre ou cinq ans après lachat (donc avec une décote), lemprunteur risque de devoir à la banque davantage dargent quil ne lui en a emprunté. Mais ça, cétait avant. Aujourdhui, « allonger la durée est moins risqué quauparavant », analyse Sandrine Allonier. « Avec des taux au plus bas, les mensualités de crédit sont composées à 70 % de capital dès les premières années. »
Allonger, cest sécuriser. La durée, cest aussi un outil de sécurisation des prêts. Logique : pour une même somme empruntée, un crédit au long cours fait baisser la mensualité. Un exemple : soit un emprunteur qui gagne 3 600 € par mois. Il emprunte 200 000 €. A 1,10 % sur quinze ans, sa mensualité sétablit à 1 200 € (taux deffort à 33 %). Pour le même montant emprunté mais à 1,50 % sur vingt-cinq ans, la mensualité tombe à 800 €, ramenant le taux deffort à 22 %. En dautres termes, lallongement de la durée facilite lobtention du prêt et consolide le remboursement en augmentant le reste à vivre.
Solvabiliser les primo-accédants. Le HCSF reste bien conscient des atouts de prêts longue durée pour solvabiliser les primo-accédants. Sil souhaite un plafonnement à vingt-cinq ans, il tempère quand même sa proposition. « Jusquà 15 % de la production pourrait sécarter du respect de ses critères dont les trois quarts exclusivement réservés aux primo-accédants et aux acquéreurs de résidences principales, dans la limite dun endettement inférieur à sept années de revenus. » Au troisième trimestre 2019, 52,5 % des crédits sur plus de vingt-cinq ans sont accordés aux emprunteurs de moins de 35 ans, des primo-accédants pour la plupart
Et si les taux immobiliers augmentaient ?
Consolider les banques. La réduction des risques de crédit pourrait aussi passer par une hausse des taux. Cest dailleurs ce que remarque le Haut Conseil lorsquil parle de « limportance dune tarification des crédits immobiliers qui ne fragilise pas le modèle français de financement de lhabitat ». Avec un argent un peu plus cher, les banques retrouveraient de la marge, donc de la sécurité sans pour autant désolvabiliser les emprunteurs. Et puis les emprunteurs pourraient compenser cette hausse par un plus grand recours à la délégation dassurance, une pratique qui permet de diviser le coût de lassurance emprunteur par deux, voire par trois.
Incertitudes sur les taux. Pour Philippe Taboret, directeur général-adjoint chez Cafpi, « une hausse de 0,15 à 0,20 % permettrait aux banques de se préparer aux accords prudentiels de Bâle IV, qui entreront en vigueur à compter de 2022 et qui imposeront une plus grande sécurisation des prêts immobiliers ». Reste à savoir si les banques suivront. Aujourdhui, elles remontent un peu leurs tarifs pour freiner la demande. Elles ont atteint leurs objectifs commerciaux pour 2019 et doivent prendre le temps de traiter les nombreux dossiers engrangés cet automne. Mais elles les baisseront sans doute dès la mi-janvier, lorsque la lutte pour sarracher des clients recommencera
Immobilier : lélan brisé ? Pour autant, le crédit immobilier a de bonnes chances de devenir un peu moins facile. « Si la recommandation nétait pas suffisamment suivie deffet, le HCSF pourra recourir aux pouvoir qui lui sont conférés par le Code monétaire et financier pour demander aux banques davantage de capital à raison des crédits non conformes aux bonnes pratiques établies », précise son communiqué. Imposer une hausse des fonds propres pourrait ainsi durcir les conditions dapport, réduire les durées et les taux deffort, voire augmenter les taux. « Espérons que les mesures du HCSF ne viennent pas brider laccession à la propriété car limmobilier est, pour les Français, un projet de vie essentiel et sécurisant pour la retraite », s'inquiète Philippe Taboret.
Crédit : cinq conseils pour bien emprunter
Taux encore très proches de leurs niveaux planchers, banques qui restent assez souples sur les durées, les taux d'effort et les apports personnels : les conditions de crédit immobilier sont toujours favorables malgré un léger durcissement. Pour convaincre la banque de vous accorder un crédit (et un bon crédit), votre intérêt c'est de bien vous préparer et de la rassurer sur votre capacité à rembourser. Nos conseils.
- Montez votre dossier de prêt en amont. Calculez votre budget en fonction de la durée, du taux d'effort et de l'apport personnel. Vous saurez combien emprunter sans vous heurter aux limites fixées par les banques.
- Respectez les critères d'octroi classiques. Restez dans les clous du taux d'effort et du reste à vivre. La gestion de vos finances personnelles doit être impeccable (pas de découvert, pas d'inscription aux fichiers banque de France, pas trop de crédits conso...). Mieux vaut être en CDI, au moins pour l'un des membres du couple emprunteur.
- Injectez un minimum d'apport dans votre prêt. Vos fonds propres doivent couvrir au minimum les frais de notaire pour rassurer la banque. Souvent, vous pouvez emprunter sans apport si vous gardez un peu d'épargne et que vous la placez chez l'établissement prêteur.
- Faites jouer la concurrence. Toutes les banques n'appliquent pas les mêmes critères et la même politique commerciale. Consultez plusieurs établissements (en commençant par le vôtre) pour choisir la meilleure proposition.
- Faites-vous aider. Vous pouvez consulter un courtier pour toutes ces étapes. Ils vous aidera à monter le dossier et fera jouer la concurrence pour votre compte. Il ne sera payé que si vous obtenez le prêt et il est soumis au secret professionnel. Pour en savoir plus, consultez notre dossier Emprunter avec un courtier.
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